Fautes de pied – L’interview de Rafael Nadal par Lionel Kamoulox

Ces dernières semaines, Rafael Nadal fait l’objet d’une nouvelle série : on a vu Rafael se soigne à Bordeaux, Rafael mange une crêpe, Rafael va voir un match de foot, Rafael n’a pas envie de jouer au tennis. Forcément, notre journaliste d’investigation a eu son épisode : Rafael répond à des questions.

Et là Rafa me dit : « T’inquiète, j’ai l’habitude des interviews pourries ! »


Lionel Kamoulox : Vous êtes un monstre de concentration au tennis. Vous êtes pareil quand vous jouez au poker ?
Rafael Nadal : Vu l’état de mes genoux, il vaut mieux non ? Le poker est un jeu où il faut être concentré tout le temps, mais assis. Ce que j’aime c’est que c’est différent des autres jeux de cartes. Ce n’est pas que du hasard. Il y a aussi de la stratégie. Tu peux influer sur les autres à la table. Mettre un plan en place. Mais sans avoir à courir…

Est-ce vrai que vous avez un coach privé en poker ?
C’est vrai. C’est un pro. J’apprends tous les jours des nouvelles cartes. Hier il m’a montré ce qu’était un brelan. Pas facile, no ?

Quel genre de joueur êtes-vous ? Vous ne faites que défendre ou bien vous êtes super agressif ?
Je suis du genre agressif. Pas kamikaze non plus hein, je sais pas faire un service-volée. J’aime garder mon self-control pour maîtriser les situations. J’aime l’analyse que suppose ce jeu, ce n’est pas accessible à tout le monde. Berdych ne pourrait pas jouer par exemple, no ?

Vous n’avez plus joué depuis votre élimination au deuxième tour de Wimbledon par Lukas Rosol. Où en êtes-vous de votre convalescence ?
Rosol ? Ce n’était pas un match. Ce jour-là, je n’ai pas joué un match de tennis. Le mec il faisait tapis à chaque point et ça marchait ! Aujourd’hui, je ne suis pas encore en état d’aller sur le court, je n’ai pas retouché la raquette, mais je bosse dur tous les jours. Je nage beaucoup (pratiquement un kilomètre par jour), je fais beaucoup de travail en salle de gym, et je suis à la lettre le programme que m’ont prescrit les médecins. Je veux être à Rio en 2016, même si c’est en natation synchronisée.

Savez-vous quand et où vous allez reprendre ?
Non je n’en sais rien. C’est très clair dans ma tête : je dois d’abord me soigner complètement, être parfaitement rétabli avant de décider où et quand rejouer. C’est pour ça que je me suis inscrit à Acapulco.

Quand est-ce que le syndrome de Hoffa a commencé à se manifester ?
Les douleurs ont commencé à Indian Wells. Puis j’ai dû renoncer à jouer ma demi-finale à Miami, il y avait une soirée organisée par Richard Gasquet. Sur terre battue, ça allait mieux parce que cette surface est moins traumatisante pour mes genoux. Enfin jusqu’à un certain point. Arrivé en demi-finale à Roland Garros, j’ai de nouveau eu très mal au genou. J’ai joué deux matchs sous anti-inflammatoires, sous infiltration, et sous la pluie. Bon je les ai gagnés, parce que les autres sont vraiment flippés quand ils jouent sur terre.

Dans ces conditions, n’était-ce pas une erreur de disputer le tournoi de Halle dans la foulée ?
Une erreur, je ne crois pas. Je voulais jouer Wimbledon, et pour préparer Wimbledon, je devais aller à Halle. Tout ça parce que j’ai pas pu prendre mon Eurostar le lundi matin… Quand tu gagnes, c’est dur de s’arrêter pour changer son billet. A la limite l’erreur, c’était d’aller à Wimbledon. L’aéroport est tellement loin de Londres… Mais j’ai voulu essayer. Alors j’ai joué sous infiltrations.

Radiographie du genou de Rafael Nadal

Ces infiltrations à répétition, ce n’est pas bon pour la santé…
Vous savez, je fais entièrement confiance à mon médecin.  S’il pense que je dois faire des infiltrations, j’en fais. Je respecte scrupuleusement tout ce qu’il me dit. Encore hier, je voulais aller voir le dernier James Bond. Mais il a refusé, car il ne me pensait pas capable de monter les marches du cinéma. Donc je suis resté chez moi. C’est normal d’écouter son docteur, no ?

Vous avez l’air serein quand vous parlez de votre santé. Mais n’avez-vous pas peur que ces problèmes de genoux soient ceux de trop ?
Vous me trouvez serein mais sachez que j’ai connu des moments difficiles. Devoir renoncer aux Jeux, à l’honneur d’être le porte-drapeau de mon pays, ça a été très dur. Je continuais à m’entraîner à bien tenir le drapeau devant ma table à manger… J’ai été très très triste pendant deux semaines. La cantine des JO est tellement bonne Louper les repas à Flushing Meadows, c’est pénible, mais moins.

Vous avez l’habitude de jouer avec la douleur. Mais n’y a-t-il pas un moment où vous baissez la garde, où vous êtes moins prêt à vous battre ?
Je pense que tous les sportifs de haut niveau doivent composer la plupart de temps en ayant mal quelque part. Tout dépend de l’intensité de la douleur. On a tous un seuil de tolérance différent, regardez Gaël et Andy, ils ont la même chose à la rotule, l’un joue et l’autre pas. Je crois que le mien est assez haut. J’ai été éduqué comme ça. Je suis comme les sacs Eastpack : j’ai été éduqué pour résister. Pour me battre. Et ça ne changera pas. Après Roland Garros, c’était devenu plus qu’une simple douleur. Et pas moyen de trouver du Kamol. Je devais réfléchir avant chaque course pour savoir si mon genou allait tenir.

Mentalement, vous avez donc toujours faim…
Pas que mentalement. Faut que je fasse attention, d’ailleurs. A force de manger tous les Kinder que Tsonga m’a envoyé pour ma convalescence à Majorque, ma famille me surnomme Rafael La Dalle. J’ai pas envie de finir avec les abdos Kro de Nalbandian.

Votre jeu devra-t-il être moins physique ?
Ça fait des années qu’on me parle de ça. Mais mon jeu a déjà énormément changé. Plus que la plupart des autres. Je cours beaucoup moins qu’à mes débuts. Maintenant quand je les affronte, je ne cours pas plus que Federer ou Djokovic. Avant ce n’était pas le cas. Mais ça, c’était avant que je comprenne qu’on a le droit de mettre les pieds dans les carrés de service. Je peux désormais raccourcir les points. Oui, tu peux l’écrire, je suis un peu plus feignant qu’avant. Mais la base de mon jeu reste et restera toujours la même. Mon style c’est mon style. Si vous attendez le jour où je ne ferai que des service-volée, désolé, mais vous attendez pour rien. Je n’avais déjà pas le même niveau physique en 2009 qu’en 2005. Et c’est normal. Mais tu ne perds que si tu ne développes pas autre chose à côté. C’est pour ça que je me suis mis au poker.

En cette fin de saison, le Big Four, ce n’est plus ce que c’était.

Est-ce que les médecins vous ont fortement déconseillé de jouer sur dur ; ne serait-ce que pour ne pas faire un vilain vieux ?
Je ne peux pas décider vu qu’il y a deux Grand Chelem sur cette surface. En revanche, je vais essayer de davantage jouer sur terre, même si je n’ai pas tellement d’options pour cela, à part jouer tout Wimbledon avec le gazon du dernier jour. Vous connaissez mon opinion sur le dur. Quel autre sport avec des mouvements aussi sévères se passent sur dur ? Je ne vois pas de match de football sur dur. Ni de basket. Ni de hockey sur gazon. Voilà, c’est le business qui a gagné.

Pourquoi le business ?
Tu vois pas ? Tu bosses pour France 2 ou quoi ? C’est plus facile et moins cher de construire un terrain en dur plutôt que de préparer une bonne terre : demande à l’autre Madrilène là… Il a tellement fait n’importe quoi qu’elle est devenue bleue.

Comment vivez-vous le fait d’être désormais numéro 4 mondial ?
Mon classement a chuté, mais ça ne me perturbe pas. J’ai été dans les deux premiers sans discontinuer pendant sept ans. J’aime toujours autant le tennis, j’ai toujours la passion. Jusqu’à Roland Garros, ça a été l’une de mes meilleures saisons. J’ai adoré comment je jouais. J’étais bien, je pensais que je pouvais gagner n’importe quel tournoi, même Bercy sur du Taraflex.

L’Espagne disputera la finale de la Coupe Davis contre la République Tchèque. Pensez-vous avoir une chance d’y être ?
L’équipe a été très forte contre les Etats-Unis. Moi, je ne sais pas si je serai compétitif pour cette finale. Mon esprit ne va pas plus loin que demain. Je ne peux rien prédire, je ne suis pas le fils caché d’Elizabeth Tessier et Paco Rabanne. Je voulais jouer le quart de finale, la demi-finale, aller à la réception d’après-match chez Juan Carlos; mais je ne pouvais pas.

Même si vous étiez compétitif, pourriez-vous de vous même vous retirer de l’équipe pour laisser ceux qui l’ont qualifiée aller au bout de l’aventure ?
Première chose : c’est au capitaine de décider. Et Alex sait qu’il a une famille. Deuxième chose : la coupe Davis est une compétition d’équipe. Qu’est-ce qui compte plus que tout ? Que l’équipe gagne, point. On a tendance à l’oublier. Si Federer ne joue pas les premiers tours parce qu’il est blessé mais que la Suisse est en finale, qu’est-ce qui est mieux pour la Suisse ? Se priver de Federer en finale ? Non je ne le pense pas. Est-ce que le Barça se priverait de Messi sous le prétexte qu’il n’a pas joué la demi-finale ? Attention, je ne dis pas que je suis Federer ou Messi. Non, je bats Federer à chaque fois et Messi est mauvais au poker. D’ailleurs, il y a de fortes chances que je ne sois pas le meilleur joueur pour l’Espagne dans deux mois. Prenons le cas d’Almagro qui a joué toutes les rencontres, alors qu’il faut bien avouer qu’il n’est pas très fort. S’il ne joue pas la finale mais que l’équipe gagne, il aura quand même gagné la Coupe Davis. Je pourrais même lui filer mon petit saladier, j’en ai déjà trois à la maison. Il sera content, j’en suis sûr. Personne n’a à se sentir plus important que l’équipe.

En votre absence Andy Murray a remporté son premier Grand Chelem. Cela peut-il être le début de quelque chose d’encore plus grand pour lui ?
Ce quelque chose de grand a commencé il y a des années. J’ai toujours dit qu’il y arriverait si je n’étais pas là et je ne serais pas étonné qu’il en gagne un autre, même plusieurs, quand j’aurai pris ma retraite. Sa confiance va enfin être plus forte que celle de Benoît Paire. C’est bon pour le tennis qu’il y soit arrivé. C’est bon pour la Grande-Bretagne. Et c’est bon pour les confiseurs.

Si vous n’avez pas compris la blague de la dernière phrase.

D’accord c’est bien, mais pourquoi maintenant ? Avez-vous remarqué chez lui des progrès liés à son travail avec Lendl ?
Je comprends votre métier. Des fois, vous avez un gros pavé vide, et dans un journal grand format comme l’Equipe, on peut pas enlever une page comme ça. Alors tu brodes, tu cherches des raisons, des explications à tout pour écrire quelque chose. Mais, sérieusement, je ne vois pas de différence entre le Murray d’il y a six mois et celui d’aujourd’hui, il ressemble toujours à une hyène quand il s’encourage. Si tu es capable de perdre quatre finales de Grand Chelem, c’est que tu peux en perdre six ou sept encore. Mais aussi que t’as une chance d’en gagner une, surtout si les conditions de jeu ressemblent plus à des tests en soufflerie. Déjà pour gagner, il fallait éviter les sacs qui volaient sur le court.

Que pensez-vous des nouvelles réformes que l’ATP va mettre en place en 2013 ?
Euuuh… quelles réformes ils m’ont pondu dans le dos ?

D’abord il est prévu de supprimer le let au service.
C’est vrai ? Je suis à fond pour ! Ca m’est arrivé de jouer comme ça aux Petits As quand j’étais gamin (en 1999). Je n’ai jamais compris pourquoi quand la balle tombait dans le carré, le point ne commençait pas. On l’accepte bien dans le reste du jeu… Maintenant, il faut adopter la même tension de filet partout. Mon docteur me dit tout le temps que ma tension doit rester constante.

La décision a aussi été prise de durcir les sanctions contre ceux qui prennent trop de temps entre les points.
Ah bon ? C’est approuvé ? Je ne savais pas. Je suis retiré de la politique maintenant. Vous savez, je suis plus souvent à l’hôpital que chez moi, comme Jacques Chirac. Personne ne m’a prévenu. Ils préfèrent peut-être ne pas m’appeler…

Article librement inspiré de l’interview parue dans l’Equipe du 25 septembre 2012.

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