Fautes de pied – L’interview de Gaël Monfils par Lionel Kamoulox

Journaliste tout terrain, Lionel Kamoulox commente tant bien que mal les matchs que France Télévisions parvient à récupérer à la dernière minute. Spécialiste du cri de joie sur passing de revers, L’Equipe l’a mandaté pour avoir des nouvelles de Gaël Monfils.

– Non mais sérieusement il est où Michel Dhrey?
– Désolé Gustavo Kuerten l’a recruté pour garder sa salle des trophées !

Gaël ne comprenant pas son accent en français, il demande de faire l’interview en espagnol. Heureusement notre reporter a avec lui La méthode Nelson pour nous transmettre les mots de Gaël :

Genou de malheur
Ca fait hyper longtemps que j’ai mal (le problème vient du fait qu’il a à droite une rotule bipartite, comme Kill Bill), je me rappelle de matches où je souffrais comme un chien. A l’US Open contre Ferrero, je n’étais pas trop sûr de rentrer sur le terrain. Il m’a promis une tartine de Nutella et des Kinder, et c’est passé. Cette année, à Madrid, je prends une volée contre Berdych, et je commence à avoir super mal. Attention, ce jour-là, Berdych est super fort, je ne dis pas le contraire. Mais moi j’ai mal. Sinon je serais jamais monté à la volée. Direction Rome, ça continue. Le matin de mon premier tour, c’est hyper violent. Je n’arrive pas à courir. Je gagne contre Bogomolov en marchant, mais ensuite, quand je perds contre Ferrero, dans le vestiaire, je sens une douleur maximale. J’essaie de ne pas le montrer, mais j’ai le genou en feu… Hein? Pendant le match? Non, rien à signaler. Mais après, en fait, je n’avais que vingt minutes d’autonomie. Moins que Gasquet quand il joue Nadal. A Nice, contre Baker, j’ai compris que ça ne passerait pas pour Roland. Elle est forte, Joséphine. Un calvaire.

Adieu Roland, bonjour déprime
Je n’ai rien dit pendant deux mois parce que c’était trop dur de parler. Pire que Bernardo dans Zorro. Quand j’ai dû renoncer à Roland Garros, tout s’est effondré, comme un terminal à Roissy. C’est la première fois que je faisais pas Roland et je l’ai très mal vécu. Voilà ça s’est effondré, je ressemblais à un juge de ligne qui se serait pris un coup de pied de Nalbandian. Se retirer de certains tournois c’est chiant. Mais Roland c’est mille fois pire. C’est le pire! Mon père et toute ma famille des Antilles était déjà arrivés à Paris. Tout le monde était prêt, avec les banderoles, les vuvuzelas, les bouteilles de planteur et même le gars qui crie Popopopopopopopolololo. Tout le monde, sauf moi. C’est le tournoi de ma vie, je me devais d’y être, mais je pouvais pas. Je me serais cassé une jambe si j’y étais allé, à la Djibril Cissé. Ca m’a fait mal au coeur, pourtant je n’avais pas mangé au Buffalo Grill. Je ne dormais plus. Je m’en voulais. Et pourquoi j’y suis pas? Pourquoi, merde! Je n’avais envie de rien. Besoin de toi. Pas envie de me lever le matin. Je me cassais la tête tout seul à force de réfléchir. Pas l’habitude, tu vois? Ouais je déprimais. Mais finalement, toute cette histoire m’a montré à quel point j’aimais jouer au tennis, à quel point j’aimais ce tournoi. Putain qu’est-ce que je l’aime ce jeu ! Il est vraiment bien fait, le dernier Top Spin ! Surtout que dedans je me blesse jamais. Tiens, ce côté amour révélé me rappelle Dawson’s creek, mais avec Roland Garros à la place de Katie Holmes. .. Oui, j’en suis à mon 4e lecteur DVD depuis ma blessure.

Jo, Ritchie, Andy, et les autres
J’ai suivi Roland parce que c’était les potes. C’était obligé. Jo contre Djokovic, il m’a fait rêver. J’ai tout vu, j’étais au taquet. Les quatre balles de match? J’en suis tombé de mon lit. C’est pour ça que je n’ai pas pu reprendre sur gazon. Pfff j’avais envie de pleurer. C’est bête mais le seul moment où j’étais bien, c’était en vivant Roland à travers les copains. Gillou, Ritchie… Et Paulo bien sûr ! Ca m’a fait plaisir qu’il regagne un grand match. J’étais en juniors la dernière fois. J’ai aussi suivi Wimbledon. Jo n’était vraiment pas loin d’aller en finale. Une fois passée la déception de voir mon pote perdre, j’étais hyper content pour Murray. Il est costaud le gars, il faut dire bravo. Il lui manque la finale de Roland et il aura fait les quatre Grand Chelem. Un mec qui est autant en finale sans en gagner, moi je dis que ça se respecte. Après la finale, son discours m’a vachement touché, parce que je suis un peu comme lui.

Le voyage intérieur
J’ai suivi Roland Garros mais j’étais loin. J’ai commencé par me raser la tête, j’ai dépensé tous mes Miles Air France et puis je suis parti très très loin. Tout seul. J’ai bougé dans plusieurs endroits. Certains où je n’étais jamais allé. C’est bien pour ça les voyages. A un moment, j’ai débarqué sur une île que je ne connaissais même pas. On m’a dit que ça s’appelait l’Irlande. J’avais besoin de ça pour me poser les bonnes questions. C’est dans ces moments que tu te recueilles. J’ai eu une vraie communion avec Philippe [Manicom]. J’ai terriblement pensé à lui, à ce qu’il me dirait s’il était encore là. Non, je suis pas en train de te raconter Sixième sens. C’est parti loin… Je me suis souvenu aussi des paroles de mes anciens entraîneurs. Champi, Rodge, Marie-Jeanne, Ol Delaitre, Luigi, Todd, Tariko, Pier Gauthier. J’ai repensé à mes années de cadets, à mes années de junior. Et à la quatrième Guinness, je me suis fait une synthèse : à un moment, j’ai été prêt et préparé pour gagner. Je n’étais pas là pour bien jouer, j’étais là pour gagner. Dernièrement j’avais perdu cette hargne. Faut que je laisse s’exprimer le fighting spirit irlandais. On m’a bridé et je me suis bridé. J’ai même commencé à servir à la cuillère, pas de bol. Ma fougue avait diminué. Je me suis revu sur certains matchs, c’était trouble, j’avais la tête qui tournait, mais j’avais moins de peps. Faut pas se mentir. Et au moment du forfait à Roland, quelqu’un m’a mis une bonne gifle. Je ne veux plus que ça m’arrive. J’avais besoin de tout remettre à plat. De me recadrer. De faire de nouveaux efforts pour m’asseoir. Et aussi de plus m’écouter quand je parle. J’arrive à un moment de ma carrière où on ne m’impose plus les choses. Je dois me les imposer à moi-même, même si je ne suis pas d’accord. Etre plus égoïste, devenir le leader de mon équipe, être celui qui donne la direction. Je nous suis tous regardés dans le verre, et on le voulait tous.

L’injection, la viande blanche, les semelles, et Marc Raquil
Juste après Nice, j’ai accepté qu’on me fasse une injection dans le genou. Rien à voir avec le plasma de Matrix. C’est un produit qui doit m’enlever l’inflammation, graisser l’articulation, et refaire les niveaux. Moi à la base, je suis contre injecter des substances dans le corps. Si tu as mal, tu te reposes. Tu laisses la nature et ton corps faire. Mais là, ça fonctionnait pas. Comme Joakim Noah avec sa cheville. Bon, comme moi, il est forfait pour les Jeux. Cette injection va m’aider pour les six prochains mois, peut-être un an, deux si j’arrête de marcher sur les lignes. J’ai aussi vu une nutritionniste qui m’a fait passer des tests et m’a concocté un menu hyper précis. C’est limite à la calorie près. Bon, il faut déjà que je diminue les sodas. Je vais moins voir Benoît Paire du coup. J’ai commandé quoi là ? Eh ouais, du thé ! La dame m’a aussi dit de manger moins de viande rouge et de compenser avec de la viande blanche, parce que parfois, il y a du clenbuterol dedans. Ce régime peut m’aider aussi pour le sommeil. J’ai envie de maîtriser tous les paramètres autour. Je ne sais pas si ça va me transcender, mais au moins, si je n’y arrive pas, ça ne sera pas à cause de ça. J’ai également passé des examens chez un podologue. Maintenant j’ai des semelles dynamiques pour toutes mes chaussures : de ville, de course, de tennis, de plage, de breakdance. J’avais notamment besoin qu’on compense au niveau de mon talon gauche, à force de me travestir pour prendre les Kinder à Jo… Avant ? Elles étaient en plomb. Une fois réglé tout ça, j’ai fait la prépa physique la plus costaud de ma vie. Bon c’est vrai, c’était la première, j’ai jamais cru que j’en aurais besoin. Pendant trois semaines, Marc Raquil est venu s’installer à la maison en Suisse. Quantité, qualité, c’était hors du commun par rapport aux ballades en vélo avec Guy Forget. Je recommencerai avec lui un de ces jours, c’est sûr. Le coach est génial, l’homme est fabuleux, je crois que je suis amoureux. J’ai vachement pris en force et je me suis énormément asséché. Je n’ai jamais été gras mais là… Je saute plus haut, je saute plus loin, je me fatigue moins en courant. Je suis prêt pour l’Iron Man de Hawaii.

Les Jeux, y aller ou pas
Je n’ai pas touché une raquette depuis le 23 mai. Là j’en peux plus, et j’ai la dalle de manger de la viande blanche tous les jours ! Le seul truc que je me suis autorisé, c’est un petit rosé avec le ping-pong de temps en temps. Je voulais tout régler avant de rejouer : les factures EDF, le loyer, l’alarme de mon réveil… Je reprends ce mardi. Lundi, on part à Londres pour les Jeux et je n’aurais pas fait de points, parce que je prends l’Eurostar. Est-ce que je serai compétitif pour les Jeux ? Je ne sais pas. Physiquement, ce n’est pas un problème. Mais je n’ai pas joué depuis deux mois. Je n’ai pas joué sur gazon, une surface où je ne suis pas super à l’aise, sauf au croquet. Je vais attendre de voir comment je réagis aux premières balles. Est-ce que je vais faire une allergie à l’herbe ? Est-ce que mon genou va tenir les appuis ? Est-ce que je vais avoir une douleur à l’épaule quand je vais servir ? Est-ce que mon bras qui n’est plus habitué va encaisser les vibrations de Yannick Noah ? Est-ce que ça ne vaut pas le coup de revenir quand je serait vraiment prêt ? Est-ce que je me pose trop de questions ? Si ça se trouve il n’y aura même pas de Toronto au bar, mais y aura du Cincinnati. Reprendre aux Jeux, ça serait magique, comme un séjour à Marne-la-Vallée. J’y pense tous les jours à Minnie ! Mais imaginez si je pète : pffff, ça pourrait m’achever. Et puis c’est l’équipe de France. Je ne peux pas arriver en touriste, obligé de mettre le survêtement. Si je ne fais pas Space Mountain, ce sera une grosse déception. Mais la plus grosse gifle, je l’ai déjà prise (à Dublin).

Capitaine Clément
J’ai toujours eu du respect pour Arnaud, je le respecte encore plus depuis la finale de Coupe Davis à Belgrade en 2010, alors maintenant qu’il est capitaine, je te laisse imaginer. Ce qu’il a fait la semaine avant la finale, l’organisation des parties de belote, les matchs de baby-foot, les parties de pétanque…ce qu’il a fait pendant la rencontre, mais aussi les paroles qu’il a eues pour nous après la défaite, rien que pour ça, il signe des autographes ! Il m’avait pété la tête avec son stylo à Belgrade ! Le mec, c’est un bonhomme !

La gagne
A la sortie de tout ça, je ne veux plus seulement être prêt pour jouer. Je veux être prêt pour gagner. Ne pas en avoir peur. Ne pas avoir peur d’aller chercher ses limites. Peut-être que je ne gagnerai jamais un Grand Chelem. Mais je veux me donner la chance, en être sûr au plus profond de moi. Pourquoi avoir autant attendu ? Manque de maturité, besoin de prendre une bonne gifle dans un pub… D’avoir eu ce temps mort où je n’étais pas bien m’a permis de faire le point et de me dire : « Merde mec, c’est ta vie ! Bats-toi ! Résiste, prouve que tu existes ! » Certains discours rentrent plus dans ma tête, elle est trop pleine. C’est même pas parce que les années passent, parce que ça, on n’y peut rien. Et puis si je le gagne à trente-six ans mon Grand Chelem, il vaudra plus, non ? Parce que Gillou, il va nous dépouiller la WTA. Mais c’est peut-être maintenant que ça va se gagner.

 

Retrouvez la vraie interview parue dans l’Equipe sur le site www.gaelmonfils.com

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